200 millions $ investis sur Airtel Afrique et une prospection active dans le secteur des télécommunications, une découverte majeure de gisement gazier en Afrique du sud… le Qatar fidèle à sa méthode discrète, a de nouveau marqué l’univers des investissements en Afrique en ce début d’année 2019. L’Emirat confronté au blocus que lui imposent ses voisins, veut diversifier davantage ses partenaires. L’Afrique est une cible de choix, mais la région peut-elle seulement saisir cette opportunité ?

A Lagos la capitale économique du Nigéria, lorsqu’on engage la conversation avec l’homme de la rue sur le Qatar, les réponses qui viennent fréquemment sont : eldorado, pouvoir financier, et pour les plus téméraires, la prochaine coupe du monde de 2022. De telles réponses sont aussi entendues dans les rues de Yaoundé ou d’Abidjan. Et pourtant, une course aux partenariats est engagée entre les monarchies du golfe, et l’Afrique, notamment subsaharienne, en est devenue une des cibles privilégiées.

« Ce doit être un endroit magnifique, même si dans certaines zones on rapporte souvent des situations de guerres et de pauvreté ».

Mais cela ne veut pas dire que les Qataris ordinaires en sont très conscients : « Ce doit être un endroit magnifique, même si dans certaines zones on rapporte souvent des situations de guerres et de pauvreté», a répondu poliment et dans un excellent anglais une des dames qataries présentes dans les halls du Doha Forum, tenu mi-décembre dernier.

L’Afrique, une composante de la stratégie diversification des alliances par le Qatar

La question africaine est désormais évoquée par les plus hautes instances du Qatar, comme une des possibilités d’ouverture vers de nouveaux partenariats. Cette éventualité apparaît dans un contexte où, pour l’émirat, les relations avec ses voisins se sont fortement dégradées, avec l’imposition d’un blocus aérien, maritime et terrestre depuis juin 2017, et que les protestations des grandes puissances occidentales ont été plutôt tièdes.

Prenant la parole lors de ce forum, fin décembre, le vice-premier ministre, ministre des Affaires étrangères, Mohammed Ben Abderrahmane Al Thani, a indiqué que l’heure était venue de « s’ouvrir à de nouveaux partenariats avec des pays situés dans les économies émergentes, dont l’Afrique qui regorge d’un bon potentiel ». Toutefois il est encore difficile de percevoir comment un tel rapprochement se concrétiserait.

Mohammed Ben Abderrahmane Al Thani

Mohammed Ben Abderrahmane Al Thani : « L’Afrique regorge d’un bon potentiel.»

« Vous verrez bientôt s’ouvrir de nouvelles ambassades et, comme l’a dit le ministre des Affaires étrangères, notre volonté est de nous ouvrir à de nouvelles alliances économiques, qui seront fondées sur le respect et les bénéfices mutuels », a expliqué le porte-parole du ministère des affaires étrangères dans un échange avec des journalistes lors de la rencontre.

Aussi on a pu apprendre avec le PDG de Qatar Airways, une entité qui est plus qu’un transporteur aérien, mais une véritable arme de la diplomatie économique du Qatar, qu’après la création de 24 nouvelles lignes pour compenser la fermeture de 18 lignes en raison du blocus aérien, de nouvelles dessertes seront ouvertes dans les prochains mois. Mais là aussi, des détails sur cette nouvelle orientation n’ont pas été clairement expliqués. Le même vide a été ressenti par des journalistes qui ont discuté avec de hauts responsables du Qatar Financial Center.

Une volonté qui semble ravivée avec un surcroit de rivalités dans le golfe

Quelques mois après l’annonce du blocus, le Sheikh Tamim bin Hamad Al Thani, Emir du Qatar, a pris son bâton de pélerin pour visiter quelques pays de l’Afrique de l’Ouest (Sénégal, Mali, Burkina Faso, Guinée, Côte d’Ivoire, Ghana) entre le 20 et le 24 décembre 2017.

Emir du Qatar macky Sall

Décembre 2017, le Sheikh Tamim bin Hamad Al Thani, Emir du Qatar, a pris son bâton de pélerin.

Le dirigeant qatari a notamment signé, à cette occasion, des accords de coopération dans les domaines économiques, éducatifs, sportifs et culturels. Il a aussi annoncé l’octroi de 40 millions de dollars à un programme d’éducation des jeunes enfants déscolarisés au Mali, et de 14 millions de dollars pour la construction d’un centre de radiothérapie à Ouagadougou, au Burkina Faso.

Même s’il est difficile de lier les deux actualités, on ne peut s’empêcher de remarquer, que le Tchad, qui avait rompu les relations diplomatiques avec le Qatar à la demande de son allié saoudien, est revenu sur sa position, en rétablissant ses relations avec l’émirat gazier.

Glencore

Le Qatar reste le premier actionnaire du géant suisse du trading de matières premières.

Ce volte-face est intervenu suite à l’acceptation par Glencore de mettre la pédale douce sur la dette de 1 milliard $ que lui devait le Tchad.

Or le Qatar Investment Authority est aujourd’hui encore premier actionnaire de la société suisse de trading, même si ses parts y ont légèrement baissé. Enfin, le Qatar veut se présenter comme un grand promoteur du dialogue dans les conflits qui minent le monde.

Une diplomatie économique peut-être trop orientée business

L’un des investissements majeurs du Qatar en Afrique se trouve dans le secteur financier. Outre sa filiale en Egypte, Qatar National Bank est le deuxième actionnaire d’Ecobank Transnational Incorporated, une des institutions financières les plus importantes d’Afrique, avec des filiales dans 34 pays.

Le Qatar est aussi présent dans les secteurs extractifs. Des récentes données de marché indiquent que, même si c’est dans une envergure plus faible qu’il y a un an, le Qatar demeure le premier actionnaire de Glencore avec 8,7% de parts. Or, le géant suisse du trading des matières premières est présent directement en Afrique avec ses propres opérations, ou via des filiales comme Merafe Ressources. Cette position permet au Qatar de tirer avantage de ressources minières qui lui font défaut sur son propre terrritoire.

Dans le secteur de l’énergie, le Qatar Petroleum International possède 15% de Total E&P Congo dans le cadre d’un partenariat stratégique. Ce qui lui a permis d’investir indirectement dans ce pays d’Afrique Centrale.

Qatar Petroleum

Qatar Petroleum International possède 15% de Total E&P Congo.

Enfin le Qatar Investment Authority a récemment pris une position forte dans le groupe énergétique russe Rosneft qui, de plus en plus, passe à l’offensive en Afrique.

Plus récemment, le Katara Fund et Accord se sont mis ensemble dans la cadre d’une joint-venture à 1 milliard $, pour tirer avantage du business des logements hôteliers en Afrique. Pour l’instant, le fonds est à l’étape de mobilisation des ressources. Katara Fund devrait y injecter 350 millions $ et Accor Hotel 150 millions $ dans les 5 prochaines années. Le reste sera mobilisé via divers moyens.

Ooredo

Ooredoo Tunisie.

En ce début d’année, 2019 l’Emirat est déjà cité dans trois actualités économique majeur. Son fonds souverain s’est engagé pour 200 millions $ dans le capital d’Airtel Africa, un opérateur de téléphonie qui est bien ancré sur le continent. Dans le même secteur, le PDG d’Ooredoo, la compagnie de télécom qatarie, a été signalée dans une prospection, en vue d’une expansion de ses activités en Tunisie.

Enfin le Qatar est aussi partie prenant d’une importante découverte gazière aux larges des côtes sud-africaines, en collaboration avec son partenaire français Total.

L’Afrique devrait mieux se vendre mais le Qatar devrait mieux s’organiser

Il existe donc un potentiel fort, pour un véritable mariage gagnant-gagnant avec l’Afrique subsaharienne, tel que souhaité par les autorités du Qatar. Mais cela passera par une meilleure compréhension des dynamiques de rapprochement entre les partenaires. Du côté des officiels qataris on semble vouloir combler ce gap d’intelligence stratégique qui permettrait des prises de décisions politiques plus pertinentes, allant dans ce sens.

Depuis le début de l’année 2018, l’émirat s’est signalé dans plusieurs activités avec des responsables du continent noir. Le Qatar a ainsi annoncé son soutien financier pour le rapatriement des migrants africains bloqués en Libye. Son ministre des affaires étrangères ou ses collaborateurs ont rencontré plusieurs de leurs homologues africains. Le Qatar se veut aussi un artisan de la paix sur la corne de l’Afrique, en proie à de gros troubles socio-politiques.

Le Qatar se veut aussi un artisan de la paix sur la corne de l’Afrique, en proie à de gros troubles socio-politiques. 

Mais un véritable déclic viendrait de plus d’organisations dans la partie africaine. De bons connaisseurs de la diplomatie qatarie, rencontrés au Doha Forum, estiment que la perception du Qatar comme tiroir à dollars américains pour les pauvres doit changer. Les acteurs éconmiques africains, publics et privés, devront se montrer plus perspicaces et défendre des projets qui apportent de la valeur ajoutée, tout en servant les intérêts du Qatar. Au lieu de cela, on voit même des pays jouer sur plusieurs cordes, et faire amis-amis avec toutes les parties opposées du Golfe.

Cette façon de voir les choses semble confirmer des échanges avec des diplomates africains présents au Doha Forum, où il y avait comme un malaise à parler des opportunités économiques. Au-delà de la réserve des fonctionnaires, un des ambassadeurs d’un pays de l’Afrique de l’ouest a donné des réponses assez laconiques. « Les choses se passent bien, on discute avec des autorités et il y a des projets en cours », a-t-il confié, sans s’étendre davantage sur la stratégie de son pays et de la manière dont elle pouvait se déployer.

En face, les autorités qataries ne semblent pas se donner davantage de moyens pour comprendre et analyser l’Afrique. Le département Afrique du ministère des affaires étrangères ne semble pas une structure particulièrement essentielle.

En face, les autorités qataries ne semblent pas se donner davantage de moyens pour comprendre et analyser l’Afrique.

Une exception existe toutefois avec le Nigéria, mais même là, la diplomatique reste très politique. Et pourtant, l’émirat abrite près de 35 000 ressortissants du pays le plus peuplé d’Afrique.

(Ecofin Hebdo) – Idriss Linge

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