Avec la création récente de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECA), l’Afrique entend developper ses dynamiques commerciales internes. Mais pour y parvenir, le continent devra surmonter un ensemble de barrières qui l’empêchent de commercer avec lui-même. Zoom sur les difficultés d’un secteur commercial encore à la peine.

mines frontières

Le Maroc et l’Algérie sont pourtant signataires de la Zone libre-échange continentale africaine.

Un commerce intra-africain encore à la traine

La part du commerce intracontinental dans le total du commerce africain est relativement faible et n’a pas beaucoup évolué durant ces dernières décennies. Alors qu’en 2016, le flux commercial africain s’est chiffré à 1,08 trillion $, le volume intra-africain s’est établi à 156,94 milliards $, soit environ 15% des échanges totaux, selon l’édition 2017 du rapport sur le commerce africain de la Banque africaine d’export-import (Afreximbank). Si ce niveau reste en légère progression par rapport à 2008 (11%), il reste en-deçà des performances réalisées en l’Europe (67,3%), en l’Asie (58%), en Amérique du Nord (48%) et dans la zone Amérique latine et les caraïbes (20%).

Cette situation tient, selon de nombreux observateurs, à la défaillance structurelle de la production et de l’exportation de marchandise sur le continent. En effet, la plupart des pays africains exportent ce qu’ils ne consomment pas (matières premières) et importent majoritairement ce dont ils ont besoin, en l’occurrence les biens manufacturés, ce qui réduit les possibilités d’échange intra-africain.

La plupart des pays africains exportent ce qu’ils ne consomment pas (matières premières) et importent majoritairement ce dont ils ont besoin, en l’occurrence les biens manufacturés.

Cette situation fait que les échanges de marchandises en Afrique se font essentiellement avec les marchés situés à l’extérieur du continent. L’Union européenne reste le principal partenaire commercial de l’Afrique avec 38,9 % des échanges internationaux du continent (42,4% des exportations africaines et 36,6% de ses importations.) Portée par la Chine, qui reste le premier pays partenaire du continent avec 11,9% des échanges, l’Asie est la seconde région qui échange le plus avec l’Afrique.

Les 10 locomotives de commerce intra-africain

En ce qui concerne les dynamiques internes au continent, l’Afrique du Sud, est de très loin le pays qui contribue à la vigueur du flux commercial intra-africain avec 23% du volume total en 2016. Le continent africain fournit ainsi à la Nation arc-en-ciel, près de 40% de ses recettes d’exportations agricoles et plus de la moitié de ses besoins en carburant et en énergie. En 2015, le Nigéria a satisfait 53% de sa consommation en gaz et pétrole.

Le continent africain fournit ainsi à la Nation arc-en-ciel, près de 40% de ses recettes d’exportations agricoles et plus de la moitié de ses besoins en carburant et en énergie.

En dehors des produits agricoles, les autres articles expédiés vers le reste de l’Afrique sont les matériaux de construction, les biens de consommation et automobiles. Par la taille de son économie, l’Afrique du Sud joue un rôle important de principal partenaire commercial pour beaucoup de pays de la Communauté de développement d’Afrique australe (SADC) ou de l’Union douanière d’Afrique australe (SACU). Il assure 75% des importations du Mozambique ou encore 70% de ceux de la Namibie.

 patates

La pomme de terre est l’un des produits agricoles qui s’échangent le plus en Afrique

Le Nigéria occupe la seconde place continentale avec 8,54% du total des échanges intra-africain en 2016. Le pays est, avec l’Afrique du Sud, le seul du continent à afficher un surplus commercial avec le reste de l’Afrique (9,6 milliards $ en 2016).

Le géant économique pèse de tout son poids dans la sous-région ouest-africaine. Son produit intérieur brut (PIB) est l’équivalent de 55% du PIB de celui de la zone grâce à son marché de consommation riche de 186 millions d’habitants. Il est, grâce à ce potentiel démographique, la principale destination d’exportation de nombreux pays qui gravitent autour de lui comme le Bénin (51% des expéditions béninoises selon la BCEAO).

La Namibie arrive en troisième position avec 8% du volume des marchandises, soit 12,7 milliards $. Si le pays a accru significativement la part de ses échanges avec l’Afrique (+20,5%) en 2016, cela reste toutefois à relativiser car étant circonscrit à Afrique australe. En effet, sur le continent africain, le pays exporte principalement ses produits (métaux précieux et diamant) vers le Botswana, l’Afrique du Sud et l’Angola qui comptent pour 50% du marché à l’export. La Namibie a encore peu de relations commerciales avec des pays africains qui n’appartient ni à l’Union douanière d’Afrique australe (SACU), ni à la SADC, deux zones de libre-échange qui offre plusieurs avantages économiques.

Ce trio de tête est suivi par sept pays africains qui comptent pour 30% de la valeur global des échanges. Il s’agit du Botswana, la Zambie, le Ghana, le Mozambique, la RDC, Zimbabwe et la Côte d’Ivoire.

Ce trio de tête est suivi par sept pays africains qui comptent pour 30% de la valeur global des échanges. Il s’agit du Botswana, la Zambie, le Ghana, le Mozambique, la RDC, Zimbabwe et la Côte d’Ivoire. Il faut noter que ce dernier pays a connu en 2016, une hausse de sa part dans le commerce africain à 5,2% et représente la quatrième nation exportatrice vers l’Afrique avec comme principal produit le pétrole (1/3 des expéditions).

Logiquement, la SADC réalise le plus haut taux d’intégration commerciale en Afrique, et est suivi par la CEDEAO, le Marché commun de l’Afrique de l’Est et du Sud (COMESA) et la CEMAC.

Diversification peu significative du panier des exportations

En Afrique, le commerce intra-africain bute sur plusieurs obstacles comme la faible diversification de la gamme de produits expédiés, principalement dominée par des matières premières minérales ou végétales. D’après les perspectives économiques 2017 de la BAD, 1 pays africain sur 4 dépend d’un ou deux produits de base pour au moins 75% de ses recettes d’exportation.

Le pétrole est le principal produit échangé à l’intérieur du continent africain. Sa proportion reste importante (25,6% en 2015), malgré une baisse de 3 points de pourcentage par rapport à sa tendance sur le long terme (28,6) en raison de la baisse des cours mondiaux de l’or noir.

oil trade

Le pétrole est le principal produit échangé à l’intérieur du continent africain.

La part de l’industrie manufacturière reste faible dans le PIB africain hors l’Afrique du Nord. Elle a même connu une régression, comptant actuellement pour 8% contre près de 11% dans les années 80, selon le rapport Examen mutuel de de l’efficacité du développement en Afrique : promesses & résultats publié en 2015 de la CEA. Cependant, les produits manufacturés dominent près de 43% des exportations intra-africaines.

Manque criard d’infrastructures

Une autre pierre d’achoppement du trafic commercial intra-africain reste le faible développement de la logistique commerciale. Entre mauvaise qualité des infrastructure disponibles et absence totale d’infrastructures, les échanges de marchandises entre les pays africains ou entre ceux d’un même bloc commercial sont très difficiles.

D’après les estimations, seulement, 45 milliards $ ont été dépensés durant cette dernière décennie dans les infrastructures en Afrique alors que les besoins sont évalués à plus de 90 milliards $.

L’indice de performance logistique établi en 2016 par la Banque Mondiale suggère que les pays africains sont encore loin des autres régions en ce qui concenerne, entre autres, les infrastructures.

Le problème infrastructurel conduit à des coûts des transports exorbitants par rapport aux autres régions du monde. Le coût des transports sont 63 fois plus élevés par rapport à la moyenne des pays développés selon la Banque mondiale. Une diminution de 10 % des coûts de transport pourrait se traduire par une augmentation de 25 % du commerce africain, indique l’institution.

Le coût des transports sont 63 fois plus élevés par rapport à la moyenne des pays développés selon la Banque mondiale.

Une multitude de coûts annexes le long de la chaîne de commercialisation

Si l’insuffisance des infrastructures freine l’investissement, le développement du secteur privé et nuit, in fine, à la productivité, il ne faut pas oublier d’autres barrières non tarifaires qui peuvent engendrer plusieurs coûts supplémentaires. Il s’agit notamment des procédures administratives lourdes, des délais d’attente, du harcèlement et de la corruption aux postes de contrôle, de la complexité des procédures d’exportation et d’importation, des frais non officiels, etc.

 douane congo

D’autres barrières non tarifaires peuvent engendrer plusieurs coûts supplémentaires.

D’après les estimations de la Banque mondiale en 2010, le coût des échanges transfrontaliers est plus élevé en Afrique subsaharienne et représente plus du double du coût enregistré pour l’Asie de l’Est. Les retards aux douanes sur le continent africain sont parmi les plus importantes de la planète avec 12 jours en moyenne alors qu’il tombe à moins de 6 jours en Asie de l’Est et à peu plus de 4 jours en Europe centrale.

Les retards aux douanes sur le continent africain sont parmi les plus importantes de la planète avec 12 jours en moyenne alors qu’il tombe à moins de 6 jours en Asie de l’Est et à peu plus de 4 jours en Europe centrale.

Pour les produits agricoles, la situation est encore plus grave, dans la mesure où le retard engendre de nombreuses pertes post-récoltes, ce qui grèvent les revenus des producteurs.

Une faible ouverture au commerce

L’accès au marché africain reste compromis par une faible ouverture des marchés domestiques du fait de la complexité des barrières tarifaires appliqués aux produits importés. Ce paramètre conduit de nombreux acteurs africains à diriger leurs exportations vers les marchés extérieurs en raison des préférences commerciales. Il s’agit notamment des Accords de partenariat économique (APE) mais aussi de l’initiative « Tout sauf les armes » pour l’entrée sans taxe et sans contingentement de marchandises sur le vieux continent.

D’après les estimations, avec des tarifs moyens de 6,1%, les entreprises font face à des droits de douane plus élevés lorsqu’elles exportent en Afrique plutôt qu’en dehors du continent. D’après Afreximbank, seulement Maurice, le Botswana, le Lesotho et la Tunisie sont les pays africains qui figure au top 75 des nations, en ce qui concerne l’accès à leur marché domestique. Sur ce plan, les plus mauvais élèves sont notamment le Tchad, le Gabon, la Mauritanie et le Zimbabwe.

Perspectives de développement du commerce intra-africain

La Zone de libre-échange continentale africaine

Mercredi 21 mars 2018 à Kigali, lors d’une session extraordinaire de l’UA, 44 pays signent l’accord portant création de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECA). Fruit de négociations entamées depuis juin 2015, la ZLECA est présentée, du fait du nombre de pays participants, comme la plus grande zone de libre échange du monde depuis la création de l’OMC.

De grandes ambitions…

«84 000 kilomètres de frontières, c’est trop. Se rassembler sous le même drapeau, chanter un seul hymne, c’est répondre aux aspirations des peuples africains à la prospérité pour que la Zone de libre-échange continentale ait un sens », déclarait Mahamadou Issoufou, le président nigérien à RFI.

La ZLECA vise principalement à créer un marché commun de 1,2 milliard de personnes, représentant un produit intérieur brut de 2500 milliards $ dans l’ensemble des Etats membres de l’UA. Elle aura pour but de renforcer l’intégration africaine, éliminer progressivement les droits de douane sur le commerce intra-africain pour permettre aux pays africains de mieux de spécialiser et de développer des chaines régionales de valeur en vue de renforcer la compétitivité et la diversification. Son objectif est d’accroître le commerce intra-africain de 52,3 % d’ici 2022.

De grands défis à relever…

A une heure où une guerre commerciale semble menacer le monde, entre Brexit et taxation des importations d’acier et d’aluminium par les Etats-Unis, la création de la ZLECA s’annonce clairement comme une volonté des pays africains de coopérer. Cependant, plusieurs grands défis restent à relever, l’entrée en vigueur de l’accord restant sujette à sa ratification aux échelles nationales par au moins 22 pays membres.

 BUHARI AU

Muhammadu Buhari examine encore en interne de « potentiels effets négatifs » sur son
économie.

Déjà, notons que le Nigéria, un des principaux négociateurs de l’accord, ne fait pas partie des 44 signataires. Principale économie du continent avec l’Afrique du Sud, le pays dirigé par Muhammadu Buhari examine encore en interne de « potentiels effets négatifs » sur son économie. Toutefois, les 44 Etats comprennent de grandes nations comme le Maroc, l’Egypte, le Kenya et même l’Algérie, pourtant connue pour son protectionnisme. « Certains pays ont des réserves et n’ont pas encore finalisé leurs consultations à l’échelle nationale. Mais nous aurons un autre sommet en Mauritanie en juillet et nous espérons que les pays ayant des réserves signeront alors », a déclaré Albert Muchanga, commissaire de l’UA chargé du Commerce et de l’Industrie.

Entre autres défis à relever, soulignons que les économies africaines se ressemblent plus qu’elles ne se complètent. Il faudra donc développer une certaine complémentarité mais également améliorer la qualité des infrastructures de transport sur le continent, résoudre le problème de déficience des réseaux de distribution, ou encore accroître la lutte contre la corruption. Autre défi, et non des moindres, éviter le dumping, du fait de la différence de compétitivité des pays africains. « Il faut que les pays africains aient des marchandises, des services à échanger entre eux. Cela suppose qu’on mette un terme au statut actuel d’une Afrique, réservoir de matières premières et consommatrice de produits finis fabriqués ailleurs que sur le continent. Cela suppose le développement industriel des pays africains, que l’Afrique soit capable de produire son alimentation, que soit réalisées les infrastructures énergétiques, routières, ferroviaires, portuaires, aéroportuaires et des télécommunications, indispensables au développement des échanges» , explique M. Issoufou.

En outre, il faudra encore revoir le fonctionnement de blocs économiques régionaux déjà existants et interroger leur bilan. En effet, malgré le fait qu’existe plus d’organisations régionales en Afrique que sur tout autre continent, le commerce intra-africain reste atrophié. 27 pays africains sont membres de deux groupements régionaux, 18 participent à trois organisations et un pays appartient même à 4 groupements.

(Ecofin Hebdo)

Charger plus d'articles
Charger plus par Tunimarkets
Charger plus dans Actualité

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Voir aussi

Pourquoi OiLibya change de nom, qui devient Ola Energy

Modernisation non-stop ; Innovation à la pointe de la technologie Au premier semestre 2018…